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École des chartes » thèses » 2004

Le désir de réforme. La liturgie entre tradition et magistère ( ca.1500- ca.1620)


Introduction

La liturgie occupe dans les sociétés d’Ancien Régime une place centrale et, pourtant, elle est un objet auquel l’historiographie a accordé peu d’importance. Ce travail cherche à montrer la promesse que le dialogue entre histoire de la liturgie et histoire générale représente pour la compréhension des sociétés modernes. La période étudiée est une période de bouleversements pour la prière de l’Église, qui se voit corrigée par les humanistes, contestée par les protestants et réformée par la hiérarchie ecclésiale. L’expression de ces désirs de réforme conduisit à un profond changement de mentalités : alors que la liturgie était, jusqu’à la Renaissance, un héritage intangible et un signe de la perfection de l’histoire chrétienne, il est admis au début du XVII siècle qu’elle peut et qu’elle doit purifiée par un processus de réforme. C’est ce changement qui a permis à la liturgie de devenir, plus tard, et dans la vie priante des catholiques, une des voix du magistère : elle devint ainsi l’expression de l’autorité de l’Église. L’importance croissante de Rome dans la Réforme catholique autorise également l’assimilation entre l’Église de Rome et l’Église universelle, qui se retrouve au niveau de la liturgie. C’est la naissance et la systématisation de critères de réforme qui permirent cette évolution : le garant de l’apostolicité n’étant plus la transmission elle-même, c’est alors l’approbation explicite par l’autorité compétente qui remplit ce rôle. Cette transformation est parallèle à celle qui fit passer la coutume définie essentiellement par son caractère rationnel, garanti par le consentement tacite de l’autorité, à la coutume définie plus clairement sous un angle volitif, qui fait du consentement explicite une condition nécessaire à sa validité.


Sources

L’étude se fonde d’abord sur les livres liturgiques eux-mêmes. Dans ce cadre, une attention particulière a été accordée au bréviaire, du fait du nombre de réformes qu’il a subies au cours de la période. Pour pouvoir exploiter cette masse documentaire imposante, le choix a été fait de se servir en partie des répertoires bibliographiques. L’analyse directe de ce type d’œuvres s’est limitée à quelques exemples : le bréviaire de Quiñonez dans ses deux versions, le bréviaire romain réformé par Pie V, celui des chartreux avant et après la réforme qu’ils menèrent et, enfin, le bréviaire parisien dans les trois états qu’il connut entre les années 1550 et la fin des années 1600. Les autres sources imprimées utilisées furent des ouvrages de théologie, notamment l’ Elucidatorium ecclesiasticum de Josse Clichtove auquel la plus grande attention fut accordée, et des recueils comme ceux de Mansi ou de Duranthon.

La documentation imprimée fut complétée par l’exploitation de sources d’archives romaines : le fonds ancien conservé à l’ Archivio della Congregazione per le cause dei Santi, qui concerne le travail de la Congrégation des rites entre sa création (1588) et la fin des années 1610, et les recueils manuscrits des canons de conciles provinciaux que reçut la Congrégation du concile jusqu’en 1609 et qui sont aujourd’hui conservés à l’ Archivio segreto vaticano. Par ailleurs, ont été consultés les registres de délibérations capitulaires de Notre-Dame de Paris et quelques dossiers concernant les Assemblées du clergé.


Première partie
La liturgie au XVI siècle : le désir de réforme


Chapitre premier
Situer la liturgie dans la société du XVI siècle

Quels sont les liens tissés entre la société et la liturgie ? Bien qu’il soit difficile de voir la liturgie comme un aliment direct pour la foi des chrétiens de l’époque, le monde dans lequel ils vivent n’en est pas moins profondément imprégné par celle-ci. En effet, les rythmes socio-économiques, tout autant que la vie quotidienne, lui sont soumis au moins en partie. Par ailleurs, les processions au cours desquelles la société se met en scène pour s’offrir à Dieu ou les sacrements qui marquent le passage à des statuts différents sont des signes de l’importance de la prière commune à cette époque.

La liturgie est également le lieu privilégié du passage du manuscrit à l’imprimé et elle représente à ce titre l’un des espaces où la révolution du livre fut la plus visible. La possibilité de répandre à petite échelle un texte identique joua certainement dans la naissance d’un discours de réforme qui cherche à construire l’unité liturgique de manière plus radicale qu’auparavant.

Chapitre II
Redonner forme à la prière de l’Église : premières tentatives

Avant Pie V, l’Europe liturgique connut un grand nombre de réformes. Celles-ci furent d’abord rendues possibles par les discussions humanistes autour de la liturgie. Au cours de ces débats, des critères de réforme furent mis en valeur et certains ecclésiastiques les reprirent à leur compte. L’examen des réformes qui furent condamnées, en France, par la Sorbonne livre à l’inverse les arguments de leurs opposants.

Parmi les différentes réformes présentées ici, il est apparu indispensable d’approfondir les nouveautés introduites par le bréviaire de Quiñonez (1535). Cette œuvre témoigne d’un ancrage profond dans le mouvement humaniste par l’alliance qu’elle fait entre les nova et les vetera. Il s’agit de la création d’un livre entièrement nouveau par sa structure et l’auteur lui-même a conscience de cette nouveauté. Le point précis sur lequel le cardinal minime cherche explicitement à restaurer la lex orandi antique concerne l’imprégnation biblique de l’office : lecture de la quasi-totalité de la Bible sur un cycle annuel et récitation hebdomadaire stricte du Psautier. Les autres aspects de la réforme s’expliquent par la volonté d’adapter l’office à la récitation privée qui acquiert ainsi une indépendance nette par rapport à la récitation chorale.


Deuxième partie
Trois voies de la réforme liturgique :
l’œuvre de Pie V, les conciles provinciaux
et le travail de la Congrégation des rites


Chapitre premier
La “ révolution ” du Breviarium Pianum  : Pie V et le droit liturgique

Après un bref développement introductif sur le décret du concile de Trente relatif aux abusus missæ, c’est l’accomplissement par Pie V de la mission qui fut confiée au pape par le même concile qui est présenté. Sans prétendre constituer une étude fondamentale sur la réforme tridentine du bréviaire, l’examen de cette œuvre au regard du questionnement global de la thèse a conduit à envisager plus particulièrement la manière dont Pie V résolvait les questions de l’unification liturgique et de l’autorité compétente en matière de moderatio liturgica.

Ce pape reprit à son compte les grands principes de réforme que la première partie du siècle avait dégagés et il chercha à les approfondir en les fondant plus nettement sur l’histoire. Le fondement même de la réforme liturgique menée par Pie V se trouve dans cette attention particulière à l’histoire de l’Église et de sa prière. Les principales mesures de réforme s’expliquent par une théorisation du rapport au passé qui anime Pie V et ses contemporains, théorisation qui repose sur le concept de norma Patrum auquel Pie V donne une valeur normative. Cette norma se comprend à la lumière de l’adage lex orandi, lex credendi et se fonde sur une vision de l’histoire qui voit comme un âge d’or l’histoire de l’Église et de la théologie jusqu’à la fin du xiv siècle ­ âge d’or auquel succède une ère de développement de l’hérésie. C’est un Pie V profondément attentif à l’histoire et à la valeur normative de la coutume locale que l’on retrouve ainsi.

Chapitre II
Quelques conciles provinciaux et la réforme de la liturgie

En partie indépendant de la réforme menée par Pie V, le travail des conciles provinciaux en matière liturgique est des plus riches. Il se place en continuité avec les décrets du concile de Trente et cherche à les mettre en œuvre par un phénomène de réception locale. Les artisans les plus illustres en sont Charles Borromée et Barthélemy des Martyrs, dont on envisage l’action par rapport à l’œuvre de Pie V. On peut légitimement se demander dans quelle mesure le premier d’entre eux n’a pas eu, dans ce cadre, valeur de modèle plus encore que le concile lui-même.

Le concile provincial est tout d’abord un lieu de liturgies au cours desquelles la province ecclésiastique scelle son unité sous la direction du métropolitain. Il est aussi l’occasion d’un discours sur la liturgie et, le plus souvent, d’une prise de position sur la réforme de Pie V. Les conciles provinciaux tenus en France révèlent deux attitudes : soit les évêques adoptent sans changement les livres promulgués par Pie V, soit ils expriment la volonté de voir les livres locaux réformés sur le même modèle. Dans ce dernier cas, Rome ne manifeste pas d’opposition à la correction des canons, ni ne demande l’envoi des livres nouveaux pour approbation.

Chapitre III
La liturgie à la Congrégation des rites

Motivée par le nombre des demandes que la Congrégation du concile avait reçues à propos de la liturgie, la création de la Congrégation des rites est une véritable réponse romaine à un besoin ressenti par les Églises locales de certaines aires géographiques, particulièrement en Italie. Cependant, par la compétence géographique et liturgique universelle de la nouvelle Congrégation, cette réponse est elle-même le signe d’une tendance romaine à plaquer sur l’ensemble de l’Église catholique les désirs italiens et à faire de la voie italienne de communion avec le siège romain une nécessité qui trouve sa justification dans des théories ecclésiologiques de plus en plus monarchisantes. Ce mouvement est un signe de la reprise en mains par Rome de la Réforme catholique au détriment des initiatives locales. Cependant, cette analyse ne prétend pas épuiser l’histoire de ce tournant tel qu’il a été vécu. En effet, si le changement est très clair au niveau de la théorie, il trouve sa principale limite dans le fonctionnement même des institutions chargées de faire de ce désir une réalité : les structures mises en place à cette fin ne peuvent être saisies qu’à la demande même des Églises locales. Il faut donc que ces institutions rencontrent un terreau perméable aux conceptions ecclésiologiques qui président à leur création pour qu’elles soient efficaces. L’analyse de l’attitude de la France face à la Congrégation des rites fait ici figure d’exemple type d’une indifférence profonde qui n’est pas même hostilité.

Par ailleurs, la Congrégation eut à résoudre la difficile question de l’interprétation du corpus de droit liturgique mis en place à l’occasion de la promulgation des livres tridentins (Pie V) puis romains (Grégoire XIII, Clément VIII et Paul V). Le processus est exemplaire de ce que peut donner la rencontre entre l’évolution de la législation et l’interprétation des textes postérieurs : les bulles de Pie V se trouvent ainsi relues à la lumière des nouveautés introduites par celles qui leur ont succédé. Cependant, la Congrégation reste un lieu de débats et l’on peut deviner, au travers de quelques exemples, les courants ecclésiologiques qui la partagent.


Troisième partie
La France et l’usage romain réformé par le concile de Trente :
éclairages sur les enjeux politiques et spirituels


Chapitre premier
Adopter le romain ? Les enjeux et les réalisations

Une partie de la France adopta l’usage romain sans résistances avérées : il s’agit schématiquement de la France du Sud. Cette adoption put se faire dans le cadre des conciles provinciaux ou bien intervenir par le biais de la seule voie prévue par la législation romaine : l’accord unanime de l’évêque et du chapitre cathédral. Les arguments avancés par les partisans de l’adoption cherchent pour la plupart à construire l’unité du modus orandi dans l’Église universelle. Cette recherche d’unité peut être perçue comme la conséquence de la blessure infligée par le schisme protestant ; elle n’a été permise que grâce à l’invention de l’imprimerie qui permet la diffusion de plusieurs exemplaires d’un texte identique. Le fait que cette réforme des livres liturgiques ait été l’œuvre de Rome ne semble pas avoir ému outre mesure ses partisans, qui sont en revanche très attentifs au fait que cette mission a été confiée à la papauté par le concile de Trente. La première autorité mise en avant reste donc le concile général et non l’évêque de Rome.

L’analyse de la réception de l’usage romain en France envisage particulièrement l’œuvre des conciles provinciaux et de l’Assemblée générale du clergé, où s’affirme le souci d’unité liturgique, ainsi que la position du pouvoir royal en la matière.

Chapitre II
Réformer les usages antiques ? Dynamiques et oppositions

L’opposition d’une partie du clergé de France à l’adoption pure du romain conduisit plusieurs évêques à mener la réforme des usages diocésains sur le modèle des livres promulgués par Pie V. Il convenait donc d’analyser les oppositions à l’adoption du romain manifestées par certains clercs ou juristes et de déterminer les règles ayant présidé à la réforme de ces bréviaires ad formam sacrosancti concilii tridentini restituta. Pour ce faire, le choix se porta sur l’exemple des bréviaires parisien et chartreux. On saisira ainsi quelle compréhension de l’œuvre liturgique tridentine pouvaient avoir les instigateurs de ces deux réformes. Parallèlement, l’analyse des oppositions au romain permet de souligner certains aspects du gallicanisme encore peu connus.


Conclusion

Au début de la période étudiée, la liturgie représente un héritage intangible, signe de l’élection particulière en même temps que de la communion avec l’universel. En cherchant à la rendre plus pure dans son expression de la foi, les humanistes rendirent possible, par leurs critiques, la redécouverte de la catégorie de réforme liturgique. La prière de l’Église fut également alors mise en rapports très clairs avec l’expression de l’unité de la Catholica. Cette mise en relation fut rendue possible par la naissance de l’imprimé qui autorisa la dissémination à petite échelle d’un texte identique et elle rencontra profondément la blessure occasionnée par les schismes protestants. La liturgie devint ainsi l’une des voies possibles de la reconstruction de l’unité de l’Église. Par ailleurs les diverses tentatives de réformes furent autant d’expériences permettant de dégager plus clairement les critères nécessaires de la réforme. Au terme du concile de Trente, le mandat donné à la papauté pour rénover les livres liturgiques marqua la reconnaissance par l’autorité suprême de l’Église de la nécessité de purifier la liturgie. Les nouvelles institutions créées à Rome permirent la mise en place de structures qui conduisirent les catholiques à ne plus séparer ensuite accomplissement des rites sacrés et obéissance au Saint-Siège. Les réformes du XVI siècle firent de la liturgie un instrument au service de l’autorité de l’Église et de son unité. De l’expression de la prière de l’Église locale, elle devint celle de la prière de la Catholica, assimilée de plus en plus à l’Église de Rome.