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École des chartes » thèses » 2007

Les Cronice ab origine mundi de Gonzalo de Hinojosa

Une chronique universelle écrite par un évêque Castillan au début du xie siècle et traduite pour Charles V


Introduction

Les Cronice ab origine mundi sont une chronique universelle écrite au début du xive siècle par Gonzalo de Hinojosa, évêque de Burgos, mort en 1327. Cette chronique a connu un succès sans doute médiocre en Espagne, puisqu’elle n’est conservée que dans un seul manuscrit. Les historiens de la littérature ont longtemps expliqué cette désaffection par le caractère archaïque d’une chronique universelle écrite en latin dans le contexte d’une production historiographique castillane en langue vernaculaire et à valeur presque « nationale ». Cependant, cette chronique a séduit le roi de France Charles V, qui en a commandé la traduction au carme Jean Golein. Cette traduction en moyen français s’est diffusée dans le milieu royal : quatre exemplaires en sont connus, et deux, conservés.

L’étude de cette chronique présentait un double intérêt. Tout d’abord le décalage entre la faible diffusion en Espagne et le succès dans le milieu royal français posait la question de la démarche de l’auteur, du genre choisi et du public envisagé. Par ailleurs, de nombreux indices laissaient penser que l’unique manuscrit conservé était un manuscrit d’auteur, qui méritait dès lors une étude codicologique approfondie, débouchant sur une étude des méthodes de travail de l’historien.


Première partie
Étude


Chapitre premier
Biographie de l’auteur

L’étude de la biographie de l’auteur n’a pu être faite qu’à partir de précédentes biographies et d’éditions ou de catalogues d’actes. Elle apporte néanmoins quelques éclairages à son œuvre. Gonzalo de Hinojosa vient d’une famille de ricos hombres castillans, qui s’est illustrée pendant la Reconquista, mais aussi dans le milieu ecclésiastique et les recherches historiques – Rodrigo Jiménez de Rada se rattache par sa mère aux Hinojosa. On ignore tout de Gonzalo de Hinojosa avant sa nomination à l’évêché de Burgos en 1313. Il s’y illustre surtout par des acquisitions de reliques, qui l’amènent à rédiger en 1317 une Passio sanctae Centolae. Mais c’est avant tout son activité d’ambassadeur qui est remarquable. Il est effet envoyé par le roi en Avignon en 1313, puis à Paris, auprès du roi de France, en 1317 et de nouveau en 1320. Il a pu se familiariser lors de ces séjours avec le genre de l’histoire universelle, notamment à Saint-Denis, où il a probablement consulté l’œuvre de Guillaume de Nangis.

Chapitre II
Le manuscrit : l’historien et son atelier, étude codicologique

Présentation du manuscrit. — De nombreux indices laissent penser que le manuscrit latin est un manuscrit d’auteur, copie préparatoire à l’édition définitive. On relève en effet de nombreux repentirs, mots rayés, feuillets supprimés ou ajouts marginaux. On note également que, parmi les notes marginales, toutes celles qui consistent en corrections du texte sont écrites d’une même main, contemporaine du corps du texte : il est probable qu’il s’agisse de la main de l’auteur lui-même. L’étude suivante du manuscrit et du texte a été réalisée à partir de la seconde partie de la chronique, qui commence à l’avènement de Constantin.

Le travail de copie. — Une étude paléographique a permis de distinguer trois mains dans le corps du texte. Si l’une d’entre elles est largement majoritaire, les deux autres se révèlent plus spécialisées, l’une dans l’histoire des pays musulmans et toutes deux dans les corrections. Cette étude permet de conclure à l’existence d’une équipe de copistes autour de l’historien.

Un texte en évolution. — L’analyse des étapes de la décoration et de la structure des cahiers ont permis de repérer un certain nombre de modifications dans la construction du texte.

Analyse des notes marginales. — On distingue quatre types de notes marginales : pour la seconde partie de la chronique, 75 % sont des corrections de l’auteur ; 13 %, des notes du chroniqueur aragonais Zurita, premier possesseur connu de la chronique ; 9 %, des suppressions de passages ; 3 %, des notes de lecteurs non identifiés. Une analyse de la répartition de ces notes par sujet montre que l’auteur corrige surtout les passages concernant l’Espagne, chrétienne ou musulmane, puis l’Empire germanique et les Croisades. Il n’a pu être déterminé si ces sujets reflétaient les centres d’intérêts ou de compétence de l’auteur ou encore les principales attentes de ses lecteurs.

Chapitre III
Le texte : composition du récit historique

Le prologue. — Le prologue se divise en deux parties, l’une rhétorique, l’autre technique. La première permet essentiellement à l’auteur de démontrer les fonctions morale et théologique de l’histoire, conçue comme un moyen d’accéder à la connaissance de Dieu par celle de ses créatures. La partie technique, tout en annonçant un plan classique, en deux parties et sept livres, insiste sur la notion de compilation et le choix de l’universalité, deux promesses que tient la suite du texte.

Le choix de l’universalité. — La chronique universelle n’est plus un genre pratiqué en Espagne au début du XIV e siècle, mais connaît en France ses dernières heures de gloire avec Guillaume de Nangis, Jean de Saint-Victor ou Bernard Gui. La curiosité de l’auteur pour les pays étrangers, qui n’est peut-être pas sans liens avec sa carrière de diplomate, se révèle plus large que celle de la plupart de ses contemporains. On constate en effet que, s’il accorde environ 21 % du texte de la seconde partie à l’Espagne, chrétienne et musulmane, une part égale est consacrée à l’histoire des royaumes britanniques. Avec environ 15 % du texte, la France se voit accorder autant de place que l’Espagne chrétienne. Viennent ensuite, avec environ 9 % du texte chacun, l’Empire germanique, la papauté et les Croisades. Les pays musulmans – en fait essentiellement l’Andalousie – représentent environ 5 % du texte, soit une part très importante pour une chronique chrétienne. Seuls l’Empire byzantin et l’Italie ne sont que faiblement abordés, mais il s’agit probablement d’un manque de sources et l’auteur semblait avoir prévu de compléter ces chapitres. Seule l’histoire de l’Eglise est volontairement délaissée, du moins en tant qu’institution, puisqu’elle est en fait mêlée à celle des différents royaumes.

Le choix et l’utilisation des sources. — Le choix des sources vient appuyer ce programme d’universalité. L’auteur recourt en effet systématiquement, pour chaque sujet, à une source locale et détaillée. Ce soin accordé au choix des sources contraste à la fois avec la négligence à éviter les répétitions et le souci de ne jamais laisser apparaître le nom de ces sources, peut-être dans l’intérêt du confort d’un lecteur amateur. On a pu identifier les sources suivantes : pour l’Espagne, Rodrigo Jiménez de Rada, Historia Arabum et De rebus Hispaniae, ainsi qu’une compilation à partir de ce dernier ouvrage ; pour l’Empire, Vincent de Beauvais et Martin de Troppau, également utilisé pour l’histoire de la papauté ; pour la France, le Chronicon de Guillaume de Nangis ; pour l’Angleterre, essentiellement l’Historia Anglorum de Henri de Huntingdon. La plupart des manuscrits utilisés devaient être de qualité moyenne, mais le manuscrit de Vincent de Beauvais était particulièrement fautif et probablement détérioré. Quant au Chronicon de Guillaume de Nangis, copié presque sans erreurs, il a peut-être été consulté par l’auteur directement à Saint-Denis. Une fois ses sources choisies, l’auteur a sélectionné des extraits et les a ensuite recopiés avec une très grande fidélité, sans ajouts ni commentaires.

L’ ordinatio. — Le travail de l’auteur ne réside en effet pas tant dans la réécriture des textes que dans leur mode de compilation. La chronologie impériale fournit à la chronique un cadre relativement souple : à chaque nouvel empereur, l’auteur présente un tableau synoptique des différents royaumes et des événements contemporains. La chronologie n’est pourtant pas suivie avec une grande rigueur, peut-être essentiellement parce que l’historien ne semble accorder guère d’importance à la datation. L’étude des modes de datation a en effet révélé l’absence de tout système : l’auteur respecte le système de chaque source, sans chercher l’harmonisation, qui faciliterait pourtant l’établissement d’une chronologie générale. La composition des sources révèle la même absence d’unité et de souci chronologique. L’analyse de la succession des sujets traités, pondérée par celle des sources utilisées, montre une forte alternance, le texte s’attardant peu sur chaque sujet, mais y revenant fréquemment, et sans ordre établi. On constate ainsi un certain nombre d’anachronismes et de répétitions. Cette technique de composition met davantage l’accent sur la contemporanéité des faits que sur leur succession chronologique et correspond à une vision d’un monde divisé en une multitude de royaumes ( divisio regnorum), dont l’histoire se déroule en parallèle mais sans fin commune ( contemporalitas regnorum).

L’écriture. — L’auteur réécrit très peu les sources qu’il a choisies, se contentant de ménager certaines transitions et, exceptionnellement, de résumer certains passages. Mais la question principale posée par l’écriture est celle du choix de la langue latine. Si ce choix peut surprendre pour un proche du pouvoir royal castillan, écrivant quelques décennies après la rédaction des chroniques alphonsines, il s’inscrit doublement dans la logique universelle de la chronique : les modèles de la chronique sont eux-mêmes rédigés en latin, et le latin permet une diffusion plus large. Par ailleurs, dans un contexte de développement des langues vernaculaires, on peut émettre l’hypothèse que l’auteur ait envisagé une traduction a posteriori de son œuvre en plusieurs langues, et peut-être en français.

Chapitre IV
Diffusion : la traduction de Jean Golein

On connaît quatre exemplaires de la traduction française des Cronice de Gonzalo de Hinojosa, appelée Chroniques de Burgos. Tous ont été copiés dans les années 1370-1410, un pour le roi Charles V, deux pour le duc de Berry et un pour Louis d’Orléans. Cette traduction a été réalisée par le carme Jean Golein sur commande du roi Charles V, à une date non déterminée, mais probablement entre 1373 et 1379. Jean Golein a réalisé plusieurs traductions pour Charles V, notamment celle des Flores Chronicorum de Bernard Gui, qui présentent de nombreuses similitudes avec les Cronice ab origine mundi. Ce sont en effet des histoires universelles latines composées au début du xive siècle par des hommes du Sud. Il est donc possible que le roi y ait cherché un contrepoint ou un complément à l’historiographie officielle de Saint-Denis.

Plusieurs hypothèses ont pu être formulées sur la manière dont le texte est parvenu à Charles V, mais sans qu’aucune puisse être favorisée. Il semble néanmoins que le manuscrit latin utilisé par Jean Golein ait été très proche de celui dont nous disposons aujourd’hui, ce qui a permis une étude stylistique des techniques de traduction.

Il semble que Jean Golein ait traduit au fil de la lecture, parfois en s’aidant d’ouvrages en français reprenant les mêmes textes que ceux compilés dans les Cronice. Cependant, le trait principal de cette traduction est sa grande fidélité au texte latin. Le traducteur n’abandonne en effet que rarement des passages, exceptés les plus fautifs, et la partie éditée ne révèle que peu de modifications susceptibles d’être volontaires.

Mais la fidélité passe aussi par la souplesse et l’adaptation : Jean Golein montre une profonde connaissance des deux langues et se refuse à calquer son texte français sur la syntaxe ou le vocabulaire du latin. Il préfère ainsi souvent renoncer à conserver la racine d’un mot pour en rendre le sens le plus précis possible dans son contexte et transforme un certain nombre de subordonnées en propositions indépendantes, restituant les valeurs circonstancielles par le moyen de conjonctions ou d’adverbes précis. Mais le traducteur va plus loin dans le souci de clarté : il modernise certains noms propres ou en précise la localisation, il tente de préciser certains passages peu clairs en latin ou ménage davantage de transitions pour souligner la succession logique ou chronologique des faits. L’ensemble de ces techniques amène un certain nivellement du texte, qui gagne une homogénéité qui manque à la compilation latine. Il ne faut pas y voir une trahison du texte original, mais plutôt un achèvement, dans la mesure où tous les procédés utilisés par Jean Golein ne font qu’amplifier et parachever la démarche de Gonzalo de Hinojosa, notamment en ce qui concerne la précision du discours et la fluidité du récit.


Deuxième partie
Édition


Chapitre premier
Notices des manuscrits

L’édition du texte latin est faite à partir d’un manuscrit unique (E), le P. I. IV de la Real Biblioteca d’El Escorial. L’édition du texte français repose sur deux manuscrits : B, manuscrit 1150 de la Bibliothèque municipale de Besançon, et L, manuscrit Royal 19 E VI de la British Library de Londres.

Chapitre II
Principes d’édition

Le texte latin de l’édition suit exactement le manuscrit E. Les nombreuses fautes de syntaxe ou d’orthographe ont néanmoins été corrigées et renvoyées en apparat. Les corrections apportées par l’auteur sont signalées dans le texte.

L’édition de la traduction prend pour manuscrit de base celui de Besançon, parce qu’il a été le mieux étudié, mais aussi parce que certains indices laissent penser qu’il pourrait s’agir d’une version légèrement retravaillée par rapport à celle de Londres. Les variantes du manuscrit L, exceptées les variantes purement graphiques, sont indiquées dans l’apparat. Le manuscrit B a été corrigé dans deux cas : lorsqu’il n’offrait pas de sens satisfaisant et lorsque son sens s’éloignait fortement du latin, alors que celui de L lui était fidèle.

Dans le texte latin comme dans le texte français, toute modification apportée au texte du manuscrit de base a été signalée dans le texte même.

Un unique découpage a été adopté pour les deux textes, qui reprend celui du manuscrit latin pour les chapitres, mais celui de B pour les paragraphes, car il montrait plus de cohérence et d’unité dans sa structuration.

Un deuxième étage d’apparat figure dans l’édition latine : il donne, pour chaque paragraphe, et à chaque fois que possible, l’identification de la source utilisée par Gonzalo de Hinojosa.


Édition

L’édition comprend le prologue, en latin et en français, et un passage allant de l’avènement d’Othon Ier (962) à la veille de celui de Lothaire IV (1133), soit les folios 230v à 257 du manuscrit E et 431 à 471 du manuscrit B. Ces événements sont suffisamment éloignés pour que l’auteur en ait exclusivement écrit l’histoire à partir de livres et suffisamment proches pour que les sources à sa disposition aient été abondantes. Ce passage présente par ailleurs un échantillonnage de tous les thèmes abordés dans la seconde partie.

L’édition est suivie de notes critiques, qui permettent d’expliciter un certain nombre de paragraphes et d’en préciser la datation ou les sources.

Un index, en latin et en français, permet d’identifier tous les noms de lieux ou de personnes cités, à partir du nom moderne.


Annexes

Reconstitutions généalogiques. — Liste de documents mentionnant Gonzalo de Hinojosa. — Liste des répétitions. — Table des rubriques de la seconde partie.