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École des chartes » thèses » 2010

Écritures du commerce

La correspondance au fondement des transactions Ruiz-Bonvisi (1580-1590)


Introduction

La correspondance est une des principales sources de l’activité économique d’une compagnie. Des archives Datini au parfait négociant de Savary, son apparence formalisée semble pourtant laisser peu de place à l’innovation et aux individualités. Un tel constat a contribué à lui donner une réputation de simplicité aux dépens d’autres documents tels que la comptabilité. La clarté de la forme et la primauté du contenu expliquent la relative indifférence envers les origines de la pratique épistolaire. Celle-ci représente pourtant une part significative dans le fonctionnement quotidien des firmes. Elle est en effet le seul moyen de communication disponible pour des marchands opérant sur des places différentes. La régularité de sa circulation apparaît alors comme une condition préalable à toute tentative de transaction. La poste à l’époque moderne n’offrant pas une telle garantie, la perception des contraintes implique des efforts dont la portée doit être mesurée. Le xvie siècle est traditionnellement perçu comme une époque de transition, mais la rareté des fonds conservés explique celle des études consacrées à cette période. L’essentiel des travaux porte sur la fin du Moyen Âge ou le xviiie siècle.

La correspondance échangée entre Simón Ruiz, un marchand castillan de Medina del Campo et Valladolid, et les Bonvisi, une compagnie de marchands-banquiers lucquois implantée à Lyon, est un exemple pertinent de ces pratiques. La richesse des sources donne une image assez complète de leurs échanges. Les études précédentes du fonds n’ont pas abordé ces problématiques. Enfin, la période choisie, de 1580 à 1590, est significative. Les crises politiques et économiques de la fin du siècle contribuent à une désorganisation progressive des échanges. Une telle situation donne un relief aux rapports entre la correspondance et les transactions et à leur adaptation aux contraintes. L’origine géographique des acteurs met en effet en exergue l’évolution de places de dimension européenne.


Sources

L’essentiel des sources est conservé dans le fonds Simón Ruiz de l’Archivo histórico provincial de Valladolid. Ont été exploitées en premier lieu les lettres échangées par Simón Ruiz et les Bonvisi entre 1580 et 1590. Le fonds conserve à la fois des copies de lettres envoyées (Cajas 194-199, Caja 202) et les originaux des lettres reçues (Cajas 61-143, Caja 188). L’ensemble forme un corpus de 631 lettres, 431 des Bonvisi et 200 de Simón Ruiz.

Cette étude a été complétée par celle de la documentation de typologie variée qui a pu transiter par les lettres. Le fonds Simón Ruiz en donne un échantillon représentatif. Les cotes désignées sous l’appellation Letras de cambio regroupent les lettres de change. Les autres types sont conservés sous les cotes Cajas 203 à 257. S’y trouvent mêlés des sources de nature diverse : actes notariaux, comptes, mémoires, etc.

Enfin, les archives notariales fournissent des renseignements complémentaires. Celles des notaires espagnols, prolixes, n’ont pu être exploitées complètement. Plusieurs sondages effectués dans les Protocolos de Medina del Campo ont confirmé à la fois l’intérêt de ces derniers et l’impossibilité d’effectuer un dépouillement exhaustif dans le cadre de cette étude. En revanche, le dépouillement des minutes de notaires lyonnais, conservées aux archives départementales du Rhône (sous-série 3 E), a été possible. Les Bonvisi privilégiaient en effet le recours à deux notaires, Pierre Delaforest et François Anyme.


Première partie
La correspondance Ruiz-Bonvisi : entre matérialisation d’une relation et soumission à des contraintes extérieures ?


Chapitre premier
Des correspondants de cultures et d’origines différentes

Simón Ruiz : l’ascension d’un marchand castillan. — Né dans les années 1520, Simón Ruiz est originaire de la province de Burgos. À partir des années 1560, il s’enrichit par le commerce des draps de Basse-Bretagne. Après 1570, son champ d’activités s’élargit à d’autres biens, à des opérations cambiaires en commission et aux asientos. Ses croyances et sa vie de famille ne le distinguent pas des autres marchands de la période. Le réseau de Simón Ruiz est inégal. Sa famille est peu nombreuse. Une branche est implantée à Nantes, ce qui a facilité les échanges avec cette ville. Les autres neveux de Simón Ruiz sont établis à Medina del Campo mais seul Cosme Ruiz a une activité complémentaire de celle de son oncle. Ses relations économiques et épistolaires sont en revanche relativement étendues. Le commerce des draps l’a mis en relation avec des marchands de Nantes et de Castille. L’extension de ses activités lui permet d’élargir ce champ aux Portugais et aux Flandres où ses correspondants sont espagnols, portugais et italiens. Enfin, le personnel à son service est réduit à une poignée d’individus. Le seul agent établi hors de Medina del Campo est celui de Madrid. Les autres résident à proximité de leur maître. Leurs fonctions sont variables et ils peuvent être amenés à se déplacer au sein de la Castille pour répondre à des nécessités ponctuelles. L’ensemble de ces éléments définit un riche marchand qui a pu étendre ses activités et ses relations à une échelle internationale mais n’occupe pas pour autant une position de premier plan. Le relief qui lui a été donné ne s’expliquerait pas sans la conservation de ses archives.

Les Bonvisi, une famille de banquiers lucquois. — Les Bonvisi, sans être comparables à des Fugger, ont une position plus éminente. Leur famille, dont le parcours est conforme à celui de tant d’autres dynasties italiennes, est issue de l’aristocratie lucquoise. Elle est la plus riche de sa ville d’origine, une cité soyeuse. Le réseau familial est large et s’étend sur plusieurs degrés. Frères et cousins ont des destinées différentes. Leurs vocations permettent aux Bonvisi de toucher à l’économie, à la politique, à la diplomatie et à l’Église. Les mariages étendent le réseau aux autres grandes lignées lucquoises et des familles plus modestes s’agrègent à cet ensemble en donnant des agents aux différentes compagnies. Ce premier réseau s’avère exclusivement lucquois, à l’exception des Salmatori, piémontais. Il fournit l’essentiel des gouverneurs et facteurs des sociétés Bonvisi. Celles-ci s’étendent à travers l’Europe et permettent aux Bonvisi d’être présents sur les principales places économiques et financières de l’époque. Les relations entre les compagnies sont fortes grâce à des participations croisées aux capitaux et un personnel issu du vivier commun. Les parcours individuels des gouverneurs de la compagnie de Lyon confirment ces tendances. Implantés à Lyon depuis le milieu du xvie siècle, les Bonvisi y ont une situation de premier plan. Ils mêlent une grande variété d’activités touchant à la fois aux finances royales, ecclésiastiques et seigneuriales, au commerce et aux opérations bancaires. Correspondances et changes leur permettent de les articuler sur différentes échelles du local à l’international. C’est à ce niveau que leur réseau acquiert une ouverture nouvelle et intéresse des personnes d’origine et de qualité variées.

Chapitre II
La correspondance, lieu de convergence de pratiques communes

Les caractères externes, témoignages de pratiques coutumières. — L’apparence des lettres témoigne du soin apporté à leur rédaction. La régularité des usages est notable. Compte tenu de cette constance ils contribuent à l’identification et à l’authentification du correspondant. Le choix du papier atteste le souci porté à sa qualité. Les filigranes confirment une origine locale et la diversité des papiers employés en dépit de caractéristiques extérieures communes. L’usage de la marque est plus difficile à définir. Il ne montre pas de récurrence et décline au fil du temps sans que cette disparition puisse être mise en rapport avec des changements dans les autres caractères de la lettre. Il reste néanmoins délicat d’établir des conclusions définitives dans la mesure où des lettres pouvaient circuler au sein d’un autre pli. On peut toutefois remarquer que leurs occurrences sont plus nombreuses dans celles adressées à des correspondants ponctuels. Le cachet présente quant à lui des caractères constants. Son motif identifie la compagnie. Les variations indiquent en revanche l’existence de plusieurs exemplaires sans que leur usage puisse être attribué à une personne définie.

Le soin apporté à la formalisation des lettres. — Il se traduit dans l’agencement des lettres. Les différentes parties sont clairement distinguées et des éléments graphiques ou écrits permettent de circuler au sein du document. Le souci de lisibilité se manifeste à tout instant. Il explique aussi l’existence d’une typologie des lettres. On retrouve en effet les différenciations opérées dans les lettres Datini entre lettres de compagnie et lettres particulières. D’autres distinctions sont effectuées ponctuellement pour répondre à des besoins donnés, ainsi l’usage de lettres de crédit ou d’assignation. Des ajouts postérieurs témoignent enfin d’un besoin d’identification des lettres et de leur contenu et confirment leur usage dans une optique de contrôle du texte et des documents joints. Cette formalisation corrobore par ailleurs une conscience épistolaire des correspondants, attentifs aux contraintes et atouts de ce support.

La rédaction des lettres. — La répartition des tâches lors de la rédaction des lettres a une grande constance. Une distinction des scripteurs révèle l’attention portée à la différenciation de l’original et du contenu. Celle-ci peut être mise en relation avec un souci de discrétion dans la mesure où le copiste des parties originales est souvent une main récurrente, à la différence de celles des copies. Par ailleurs, les ajouts manuscrits des gouverneurs confirment le souci porté à l’authentification des courriers et la volonté de témoigner des marques d’attention envers ses correspondants. De plus, la rédaction des lettres illustre l’adaptation de leurs auteurs aux contraintes de la correspondance, au rang desquelles apparaissent la législation royale espagnole et un souci patent d’efficacité. Enfin, l’étude de la correspondance active infirme partiellement l’impression de négligence que celle-ci inspire d’ordinaire. Les irrégularités s’avèrent notamment moins fortes qu’escompté.

Chapitre III
Le rôle du courrier dans le maintien d’une correspondance régulière

La gestion du temps et de l’espace. — Le dépouillement des mentions relatives aux lettres au sein de la correspondance a permis d’identifier des courriers non conservés. Le nombre total de lettres échangées entre la compagnie et Simón Ruiz s’élève à 797, lettres particulières exclues. Il est ainsi possible d’étudier le rythme de la correspondance. Une approche annuelle révèle sa diminution vers la fin de la décennie. Toutefois, une distinction mensuelle permet de nuancer partiellement ce déclin. Il existe en effet de fortes variations liées à la possibilité de recourir à des courriers ponctuels dans l’intermédiaire de deux ordinaires. La régularité des lettres est plus forte que celle permise par ces derniers. Toutefois, cette étude seule n’est pas significative. Elle ne prend pas en compte le délai d’acheminement des lettres et celui des réponses. L’étude de ces deux aspects montre une part de régularité en dépit de carences ponctuelles. Elle révèle aussi l’absence d’amélioration depuis le Moyen Âge. Ces chiffres s’avèrent en effet bien plus élevés que ceux prévus officiellement. Les lettres permettent enfin de dresser un trajet conforme à celui établi par les autorités.

Les conditions d’acheminement des lettres. — La poste est une activité sous monopole royal confiée à des officiers, les correos mayores, qui en organisent le fonctionnement quotidien. L’essentiel des lettres échangées par Simón Ruiz et les Bonvisi passe par eux. Plusieurs types de courriers sont concernés. Le plus courant est l’ordinaire mais il leur arrive aussi ponctuellement de recourir à d’autres, notamment extraordinaires et express. Enfin, quelques mentions semblent indiquer l’utilisation occasionnelle de courriers particuliers dont l’identité est plus délicate à déterminer. Cette diversité a des effets sur le prix des lettres qui témoigne d’une grande diversité. Celle-ci explique que le choix du courrier réponde au contenu de la lettre concernée. Elle justifie aussi la relative régularité de la circulation d’informations en dépit des contraintes de la période.

Des ruptures dans la régularité de l’acheminement. — Les mentions portées dans les lettres permettent d’identifier les sources de difficultés. Qu’il s’agisse de l’insécurité des routes, de la mauvaise qualité des courriers ou de simples retards, les motifs s’avèrent variés. La correspondance prouve l’attention portée par les auteurs des lettres à ces problèmes. Les délais d’acheminement sont en effet décisifs pour l’expédition des courriers porteurs des lettres de change et des instructions de foire. Il semble toutefois que les efforts entrepris pour limiter ces contraintes contribuent à en réduire l’effet. L’envoi précoce des despachos, l’envoi de copies, l’acheminement par des trajets alternatifs, la répétition des informations et le recours à toutes les occasions de courriers en témoignent. De fait, la régularité l’emporte pendant la majeure partie de la décennie. Seule la multiplication des difficultés lors des dernières années semble avoir mis en échec une partie de ces efforts mais la diminution des lettres pourrait aussi s’expliquer partiellement par celle des échanges durant les mêmes années.


Deuxième partie
La correspondance, vecteur d’informations pour l’élaboration des échanges


Chapitre premier
De la genèse à l’utilisation des informations

De leur collecte à leur énonciation. — L’étude des informations révèle plusieurs échelons géographiques. Les données locales sont majoritaires mais les marchands se font aussi le relais de certaines nouvelles reçues de l’extérieur. La discrétion qui entoure l’obtention de ces dernières rend toutefois souvent difficile l’identification de leurs conditions de collecte. En revanche, leur origine offre une image partielle de l’extension géographique des réseaux. Elle témoigne aussi d’un savoir géographique relativement étendu qui ne se limite pas aux principales villes d’échange mais reste néanmoins influencé par les activités de chaque marchand. Du point de vue de la collecte, plusieurs types peuvent être distingués. Certaines informations sont de notoriété publique. Ce qui prime alors est l’analyse et la prévision de leurs effets sur les échanges. D’autres sont des données plus personnelles obtenues par les correspondants suivant des conditions variables. L’énonciation des informations est marquée par une grande concision qui ne s’explique qu’en partie par le souci de discrétion. Elle témoigne en effet aussi de la nature des échanges entre les marchands. Le choix des éléments évoqués et l’ampleur des détails donnés prennent en effet en compte les effets qu’ils sont susceptibles d’avoir et leur intérêt pour le destinataire de la lettre. Par ailleurs, les informations choisies illustrent la primeur accordée à des critères qualitatifs. Les chiffres restent rares, hormis pour les cours de change et les prix de marchandises. Enfin, l’ordre de présentation n’est pas anodin. Il existe une hiérarchisation des données au sein des lettres.

Les enjeux de l’information. — L’énonciation des informations et les analyses qu’elles occasionnent donnent une image du marchand et contribuent à l’appréciation de son jugement. Les lettres d’une même place sont mises en parallèle et leur contenu comparé. De plus, le discernement et la perspicacité sont des qualités nécessaires. Des évolutions inattendues et le délai d’acheminement des lettres peuvent en effet forcer les correspondants à ne pas se soumettre aux instructions reçues si elles apparaissent impossibles à respecter ou préjudiciables à l’intérêt du correspondant. A contrario, un tel constat renforce l’importance de la prévision. Les informations contribuent donc à évaluer la fiabilité. Dans ces conditions, elles entraînent la responsabilité de leur auteur et expliquent l’existence de nuances dans la présentation de certaines données. Cette justification explique aussi que le secret porte essentiellement sur le jugement et que la redistribution des informations reste relativement limitée, en particulier aux autres compagnies de la famille et aux partenaires d’une même opération. On privilégie le recours au plus qualifié pour répondre à un besoin précis. Par ailleurs, l’énonciation des renseignements permet de manifester des valeurs communes qui relèvent encore une fois de la définition d’un parfait négociant. Par ailleurs, la qualification permet de limiter les effets d’une information susceptible d’être infirmée postérieurement. Le recours au secret limite les effets d’une information, notamment en matière de protêts. Les modalités de prise en compte dépendent du contenu. Il s’agit toutefois essentiellement de déterminer dans quelle mesure les informations données vont influencer le cours des changes et la différence entre ceux de Lyon et de Madrid ou Medina del Campo. Cette dimension confirme l’importance de ces derniers dans les transactions Ruiz-Bonvisi.

Chapitre II
La portée des informations

Une primauté des informations économiques. — Les informations concernent en premier lieu les avis et recommandations. Ceux donnés par Simón Ruiz sont les plus nombreux, ce qui n’est pas incohérent compte tenu des relations qu’il entretient avec les Bonvisi. Plus généralement, les acteurs concernés sont nombreux mais leurs origines géographiques sont cohérentes avec celles du réseau des partenaires commerciaux les plus réguliers. Un tel constat est particulièrement net en matière de recommandations. Ces dernières privilégient les proches d’un marchand, une tendance explicable si on considère la responsabilité du correspondant dans les avis qu’il donne. Les arguments employés sont marqués par un souci de brièveté et correspondent ici encore à une définition du parfait négociant. Les données qui priment sont celles relatives à la fiabilité de la personne, telles que l’honnêteté, la prudence, etc. Les critères choisis sont conformes avec l’enjeu premier de ces demandes, trouver des débiteurs et des clients fiables. Les autres types d’informations suscitent un traitement variable selon les cas, ainsi les notifications de faillites. La précision dépend alors de leur effet sur le contexte des échanges. D’autres ont une valeur chronologique marquée, comme les informations liées à la flotte des Indes. Elles s’accompagnent en effet d’une évaluation de leur effet sur les changes. Il dépend alors de la date d’arrivée prévue. Les cours des marchandises et des changes offrent une autre dimension. Leur évaluation est l’une des rares chiffrées mais elle vient systématiquement à l’appui d’une estimation qualitative en particulier de leur conséquence sur la conclusion de lettres à la prochaine foire ou des profits d’un aller-retour. La conscience des incertitudes, souvent affirmée dans la correspondance, est particulièrement nette à leur égard.

Les informations non économiques. — Les informations non économiques sont de nature plus variée encore, mêlant phénomènes naturels (épidémies, climat), événements maritimes et événements terrestres. Leur évocation s’accompagne d’une estimation de leurs effets ou vient à l’appui d’une analyse dont elle tend à justifier la pertinence. Il s’agit notamment d’évaluer leurs effets sur l’acheminement des lettres et des marchandises. Le cas échéant, ils justifient un changement dans le trajet de ces derniers, en particulier vers la fin de la décennie. L’attention qui leur est portée est aussi liée à leurs conséquences possibles sur les foires puisqu’ils peuvent entraîner une désorganisation de ces dernières. Celle-ci se manifeste par un retard dans l’achèvement de la foire voire même son commencement. Un tel résultat influe sur les cours de change, sur le volume de comptant disponible et sur l’articulation entre les foires. Il a donc des conséquences directes sur le profit des transactions cambiaires.

Chapitre III
L’articulation de la lettre et de ses annexes

Une diversité irréductible, témoignage de l’adaptation des formes aux besoins. — Le classement actuel des archives tend à faire oublier qu’une grande partie de la documentation économique a transité par la correspondance. Certaines lettres, à l’exemple des despachos, ont pu avoir un volume important. Par elles transitent entre autres lettres de change, actes notariés et comptes. La typologie révèle une grande richesse. Les annexes aux lettres vont d’objets, en particulier des pierres précieuses et des échantillons, à des mémoires de plusieurs cahiers en passant par des fragments de feuilles. Du point de vue formel, deux ensembles d’écrits se distinguent clairement, les documents authentiques et ceux sous seing privé. La forme choisie reflète les besoins. La nature des pièces jointes est une conséquence de celle des échanges. L’importance numérique des lettres de change et des actes relatifs à ces dernières en témoigne. Ils affectent les différentes étapes des transactions et s’inscrivent par rapport à la correspondance. Ils peuvent être antérieurs, contemporains ou postérieurs aux lettres et aux échanges qu’elles organisent. Enfin, l’analyse typologique des actes est nécessaire pour en déterminer la fonction et les modalités d’articulation précises avec les lettres.

L’articulation de la lettre et de ses annexes. — La comparaison des lettres et de leurs annexes révèle un modèle commun de formalisation. Il se manifeste en particulier dans l’attention portée à l’identification et à l’authentification. Il s’agit d’éviter toute contestation des actions qu’elles engagent. Ceci passe encore une fois par la signature ou le recours à une autorité reconnue. De plus, la rédaction des actes montre une même attention aux détails en dépit d’une simplicité apparente. Le texte peut avoir fait l’objet d’un accord préalable. L’articulation entre originaux et copies a les mêmes caractéristiques que dans la correspondance. L’apparence des actes privilégie la clarté. La langue exprime à la fois brièveté et précision. L’articulation de ces documents aux lettres atteste leur nécessité pour l’exécution des échanges. Suivant les cas, ils peuvent être complémentaires (les mémoires) ou partiellement redondants (les comptes). La lettre apparaît donc souvent comme une introduction voire une justification des annexes. Au sein des archives, elle confirme l’existence des documents envoyés et peut aider à les retrouver. Elle entérine par ailleurs l’association de chaque type de document à un besoin particulier et ses modalités d’articulation aux transactions. Elle permet enfin de limiter les erreurs en repérant les oublis ou en confrontant des données répétées à plusieurs reprises au sein d’un même courrier. L’exemple le plus pertinent de cette faculté est celui des changes où lettres de change, compte et correspondance peuvent être trois expressions successives d’une même donnée. De cette façon, il est possible d’effectuer une correction sans qu’il soit nécessaire d’attendre le courrier suivant, une faculté intéressante compte tenu des délais liés à l’acheminement du courrier et au contexte des foires.


Troisième partie
L’élaboration des transactions Ruiz-Bonvisi au travers de la correspondance


Chapitre premier
Un cadre contraignant ? Le contexte et les institutions

Le déroulement des changes. — Le change par lettres est l’instrument fondamental des transactions Ruiz-Bonvisi. Leurs lettres ne se distinguent pas du modèle établi depuis le Moyen Âge. Les causes du recours à cet instrument peuvent varier. Change forcé et change par arbitrage sont tous deux attestés. Des actes notariés souscrits avant l’envoi de la lettre permettent une souplesse de l’outil. Elles peuvent en changer le bénéficiaire, en transférer la propriété ou encore en garantir le paiement. Du paiement de la somme à l’origine de la lettre jusqu’à celui ordonné par la lettre, les différentes étapes s’enchainent suivant un déroulement rituel qui varie toutefois selon les lieux. De plus, des incidents peuvent mettre en défaut l’accomplissement de la lettre. Toutefois, les protêts eux-mêmes suivent des procédures conventionnelles. Plusieurs types peuvent être distingués. Ce sont les acceptations sous protêts, les protêts d’acceptation ou protêts de vue (protestos de vista), les paiements sous protêt et les protêts de paiement. Si les protêts de paiements ont une forme similaire en France et en Espagne, ce n’est pas le cas des autres formes. Cette différence s’explique en partie par les variations dans l’organisation des foires. Plus généralement, le choix de l’une ou de l’autre répond autant à la volonté de garantir le paiement de la lettre qu’à celle de ménager l’intérêt de son correspondant. On retrouve ce même aspect dans les causes des protêts. Peu évoquées dans les actes notariées, elles sont en revanche développées parfois longuement dans la correspondance qui acquiert dans ce cadre un rôle de justification. Les protêts sont en effet perçus de façon très négative et un recours indû à cet outil peut entraîner une rupture des relations entre des correspondants. La justification de leur usage peut en revanche susciter l’assentiment du correspondant et contribue à l’image de sérieux d’une compagnie.

Leur lieu d’activité, des places de change en foire. — Les deux dernières décennies du xvie siècle apparaissent comme une période de crises et de transition. Le rôle des foires de change est progressivement bouleversé. Ce modèle n’est pas le seul existant mais c’est celui dans lequel s’inscrit l’essentiel des transactions entre Simón Ruiz et les Bonvisi. L’étude de leurs échanges impose donc de prendre en compte le contexte particulier de ces places et la chronologie spécifique liée à ce type d’organisation. À Medina del Campo comme à Lyon, les foires sont un héritage médiéval. Leurs autres caractères diffèrent en revanche fortement. Celles de Medina del Campo ont connu une crise profonde à la suite de la banqueroute de 1575 et la décennie 1580 représente plutôt une période d’amélioration qui se manifeste notamment par la réforme de 1583. Pour celles de Lyon au contraire, l’historiographie signale traditionnellement un déclin progressif. D’autre part, le calendrier des foires et leur articulation ont des effets sur les changes, leur volume et donc les lettres qui les annoncent et prévoient. Leur organisation justifie des variations dans les modalités de change et permet d’expliciter des énoncés portés dans les lettres. Enfin, la relation entre les foires explique les conditions nécessaires pour l’obtention d’un bénéfice sur le change et les difficultés résultant de ces contraintes.

Chapitre II
Les transactions entre Simón Ruiz et les Bonvisi

Organisation et gestion de la comptabilité. — Compte tenu de l’organisation des changes entre Lyon et Medina del Campo, l’essentiel des profits est réalisé sur le retour de remises pour Lyon. Néanmoins, l’écart des cours doit être le plus élevé possible pour compenser les pertes liées aux frais divers susceptibles d’affecter un compte. D’autres profits sont perçus par commission. Simón Ruiz, comme les Bonvisi, opère parfois pour le compte de tiers. Les taux de commissions révèlent des variations d’un compte à l’autre voire au sein d’un même compte. Ces dernières peuvent s’expliquer par les conditions de change et la nature des relations entre le détenteur du compte et les Bonvisi. Elles font l’objet d’une négociation qui atteste des rapports de force. La gestion des comptes confirme aussi les propos de la correspondance. Le manque de preneurs impose des efforts d’adaptation continus, en particulier aux Bonvisi. Il pose aussi le problème de l’ouverture du change à d’autres places. Néanmoins, l’analyse indique que ces ouvertures sont davantage des expériences occasionnelles qu’un phénomène durable. Il n’existe pas de tendance continue ni profonde. L’essentiel de ces recours est lié à des opérations ponctuelles. De plus, les changes confirment que la position de Simón Ruiz au sein des affaires des Bonvisi, sans être primordiale, n’est pas pour autant négligeable. Enfin, le volume des échanges se maintient tard dans la décennie et ne connaît de rupture réelle qu’à partir de 1589.

Les asientos, opérations financières et occasions de change. — Les asientos sont des prêts à la monarchie espagnole incluant des opérations de change. La position de Simón Ruiz et ses relations avec de grands asentistas non génois lui permettent de participer à plusieurs opérations de ce type. Néanmoins, au fil du temps, il réduit son implication, préférant la limiter à une simple activité en commission. Sa position géographique explique le rôle qu’il a pu avoir dans le recouvrement des fonds liés au remboursement de tels contrats. Les Bonvisi de Lyon sont alors des intermédiaires dans la répartition de ces fonds et leur transit entre l’Espagne et les Flandres.

Le commerce de marchandises, une activité résiduelle ? — De fait, les marchandises ne représentent qu’une minorité des échanges entre Simón Ruiz et les Bonvisi. Il s’agit le plus souvent d’effectuer des achats ponctuels, de compenser des traites liées à des acquisitions nantaises ou de transférer des marchandises reçues d’ailleurs. Les produits concernés sont variables mais leur énumération doit prendre en compte la grande diversité des quantités concernées. Il s’agit le plus souvent de marchandises spéculatives, telles que le sel ou la cochenille. Certaines sont soumises aux aléas des licences royales, comme le blé. Les cours volatiles de ces biens justifient que les projets d’achat n’aboutissent pas systématiquement. La seule marchandise faisant l’objet de commissions régulières est la production milanaise (fils d’or et d’argent, passements). Dans ce dernier cas, les Bonvisi sont de simples intermédiaires entre le fournisseur et Simón Ruiz. Ils se chargent de la compensation des frais et de l’acheminement du produit. Enfin, principaux correspondants de Simón Ruiz à Lyon, les Bonvisi reçoivent de lui quelques commissions ponctuelles qu’ils ont pu, à l’occasion, transférer ailleurs.

Chapitre III
La confrontation des années 1580-1588, reflet d’un déclin des échanges ?

Les transactions cambiaires, fondement et reflet des échanges. — La comparaison des années 1580 et 1588 permet de constater l’existence d’évolutions avant même la réduction drastique des échanges suscitée par la multiplication des crises en 1589 et 1590. La diminution du volume des changes se confirme mais peut toutefois être nuancée par plusieurs constats. L’articulation des foires a des effets sur son rythme d’une foire à l’autre sans qu’on puisse déterminer de tendance significative sur une année. Le volume des seules remises de Lyon vers l’Espagne confirme l’existence de nuances. La diminution s’explique aussi par l’évolution des comptes. L’effacement de ceux liés à des asientos n’est qu’en partie compensé par l’essor du compte courant. Celui-ci s’accompagne d’une évolution puisque les opérations de change en aller-retour y deviennent majoritaires. Les comptes de tiers connaissent quant à eux un déclin relatif. La confrontation de la correspondance et de la comptabilité permet par ailleurs de distinguer plusieurs types de comptes de tiers en fonction des opérations effectuées en leur sein. Les résultats obtenus sont comparables à ceux dégagés à partir des usages en matière de commissions. Les comptes qui donnent lieu à des opérations variées et bénéficient de taux de commission réduits sont ceux représentant des liens forts au sein du réseau Ruiz. Ceux des Portugais connaissent toutefois un déclin du change pour Lyon au profit des compensations directes avec les Flandres. Quant aux autres, ils montrent un fort renouvellement des acteurs entre 1580 et 1588. En revanche, leur identité correspond souvent à celles de marchands impliqués dans le commerce de marchandises avec la France ou les Flandres. L’importance des comptes tenus en commission, sans être négligeable, n’est toutefois jamais primordiale. De plus, le rôle de ces comptes reste limité dans la compensation des remises. L’envoi de débits par Simón Ruiz n’est pas significatif.

Une approche complémentaire par le change. — La diminution du nombre de lettres est nette entre 1580 et 1588. Toutefois, le nombre élevé de celles envoyées de Lyon atteste le maintien d’une activité notable. En revanche, leur distribution par montants révèle une légère diminution de ces derniers et confirme les plaintes de Simón Ruiz. Par ailleurs, l’analyse des cours de change montre une tendance inédite à l’irrégularité qui pourrait être partiellement à l’origine des récriminations contre les conditions de change d’autant plus qu’elle affecte à la fois les moyennes et les lettres prises individuellement. Une telle situation se traduit au niveau des comptes par des profits aléatoires voire des pertes. L’analyse des intervenants dans les lettres donne par ailleurs de nouveaux éléments pour la compréhension des interactions entre compagnies lyonnaises et marchands d’Espagne. Elles mettent en effet en jeu un grand nombre d’acteurs pour des occurrences réduites. Les articulations preneur-tiré et donneur-bénéficiaire indiquent que ces constats concernent aussi bien les Bonvisi que d’autres compagnies italiennes de Lyon. Le nombre des compagnies de cette place mentionnées à l’occasion de changes avec l’Espagne s’avère toutefois réduit. Compte tenu des sources il est néanmoins difficile d’expliquer l’établissement des relations de change entre ces différentes compagnies et des tirés ou preneurs castillans nombreux. On peut seulement constater leur diversité et leur fréquent renouvellement. Enfin, la rareté des protêts montre que ce système bénéficiait d’une relative stabilité. La diversité des acteurs ne se traduit pas par une fragilisation des transactions. De nombreux mécanismes sont mis en œuvre pour assurer leur continuité.


Conclusion

La correspondance marchande est le pivot des échanges entre Simón Ruiz et les Bonvisi. En dépit de la distance, les places connaissent des variations qui sont au moins en partie provoquées par celles d’autres places. La correspondance permet la circulation des informations qui sont à la fois un vecteur d’anticipation et de création de ces variations. De plus, sa formalisation lui donne un rôle dans l’établissement des relations et la création d’une confiance nécessaire pour la participation à des transactions communes. Elle permet le partage de valeurs communes qui définissent une même identité en dépit des différences d’origine et de richesse. Les lettres échangées par Simón Ruiz et les Bonvisi entre 1580 et 1590 permettent aussi d’étudier les conditions particulières de leurs transactions et leur adaptation, par le biais de la correspondance, aux difficultés créées par les crises de la décennie. Elle contribue à articuler les réseaux propres à chaque marchand au sein d’un ensemble d’échanges où la position de Simón Ruiz s’avère relativement importante. À l’instar des Bonvisi, il travaille en effet en commission pour d’autres marchands et opère des transferts en leur nom. Il joue alors un rôle d’intermédiaire entre ces derniers et les Bonvisi. De plus, les transactions sont marquées par la primauté du change en aller-retour et leur volume reste important en dépit des difficultés et plaintes croissantes. La désorganisation réelle intervient en 1589-1590 et se traduit par une réorientation des échanges en faveur de Besançon.


Pièces justificatives

Édition des lettres échangées par Simón Ruiz et les Bonvisi de Lyon (1580-1581). — Regestes des lettres échangées par Simón Ruiz et les Bonvisi de Lyon (1582-1590).


Annexes

Généalogie de la famille Ruiz. — Généalogie de la famille Bonvisi. — Filigranes. — Cachets employés pour fermer les lettres des Bonvisi. — Écritures. — Difficultés dans l’acheminement du courrier. — Fréquence et chronologie des lettres envoyées. — Trajet de la correspondance. — Chronologie des événements abordés dans la correspondance. — Géographie des lettres mentionnées dans la correspondance. — Les protêts. — Monnaies et unités de mesure. — Position des banques castillanes au sein des transactions Ruiz-Bonvisi.