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École des chartes » thèses » 2010

L’iconographie de Caïn et Abel en France du xie siècle au début du xvie siècle


Introduction

L’iconographie de Caïn et Abel a suscité très tôt l’intérêt des historiens, mais il n’existe aucune étude de grande ampleur qui porte sur le corpus français envisagé dans sa globalité, tous supports confondus. Tous les épisodes de l’histoire de Caïn et d’Abel sont pris en compte dans cette thèse, de leur naissance à leur mort. Le champ chronologique couvre une période allant du xie siècle au début du xvie siècle. Néanmoins, les siècles antérieurs au xie siècle sont évoqués, ne serait-ce que pour déterminer les évolutions et les particularités de la période traitée. L’étude prend fin au début du xvie siècle, pour balayer un Moyen Âge un peu élargi. Le sujet nécessite plusieurs approches, iconographique et historique. La signification du conflit fraternel entre Abel et Caïn est loin d’être univoque, comme en témoigne sa présence jamais démentie dans l’exégèse. Abel et Caïn représentent de multiples oppositions, entre le Christ et le diable, les bons chrétiens et les Juifs, les Vertus et les Vices, la cité céleste et la cité terrestre. Il convient donc de voir en quoi cette polysémie explique la fortune de l’iconographie des deux frères et d’analyser les variations chronologiques des différents thèmes à la lumière des enjeux contemporains.


Sources

Deux types de sources ont été utilisés, des sources iconographiques et des sources textuelles. Le corpus d’œuvres compte deux cent quarante-deux objets, qui comportent une ou plusieurs scènes tirées de l’histoire de Caïn et Abel, au total cinq cent trois. Les supports sont variés : l’enluminure, le vitrail, la sculpture, la peinture murale, la peinture, l’émail, l’ivoire et la tapisserie sont en effet représentés. Le corpus a été soumis à un traitement statistique.

Les sources textuelles sont de natures diverses : écrits des Pères de l’Église et des commentateurs chrétiens, exempla et canons conciliaires côtoient les nombreux textes illustrés par des représentations de Caïn et Abel, comme par exemple les différentes versions de la Bible (historiée, historiale, moralisée), les livres liturgiques, le Speculum Humanae Salvationis, la Cité de Dieu de saint Augustin, les chroniques universelles ou encore les traités de morale.


Première partie
Présentation des thèmes de l’iconographie de Caïn et Abel : de la Bible aux images


Chapitre premier
Présentation de la méthode

La constitution du corpus a nécessité une démarche différente selon les supports, même si certains instruments de recherche ne se limitent pas à un seul support. Les bouleversements informatiques récents ont mis à disposition du chercheur des mines de données, grâce à l’essor d’internet et des bases de données en ligne. Indispensables, ces dernières ne doivent pas cacher l’importance des bases de données sur papier, comme le Corpus vitrearum. Par ailleurs, la quête des images ne se limite pas à une recherche de reproductions en couleur sur internet ou dans les livres. Plusieurs images-objets restent encore inédites et nous ont amené à mener une enquête in situ à travers de nombreuses régions de France.

Si l’exhaustivité est un vœu pieux, les ressources documentaires pléthoriques permettent néanmoins d’établir un corpus suffisamment ample pour permettre une étude sérielle. Le traitement statistique est un outil précieux, capable de faire apparaître des régularités tout autant que des variantes. Les images du corpus ont été codées selon plusieurs grilles d’analyse divisées en caractères et en modalités. Le recours aux graphiques sur plan factoriel facilite la lecture des données et rend visible les corrélations invisibles à l’œil nu.

Chapitre II
De la Bible aux images

Les analyses statistiques aident à prendre la mesure des constantes et des variantes et mettent en lumière l’inventivité des images médiévales. Loin d’un art codifié et univoque, il existe de multiples solutions figuratives différentes, que rend visible par exemple le grand nombre de modalités du caractère « Réception divine des offrandes ». L’outil statistique permet de dégager les grandes tendances de l’iconographie de Caïn et Abel, qui ne prend véritablement son essor qu’à partir de la fin du xie siècle, même si les périodes précédentes comptent plusieurs représentations des deux frères. Certaines scènes sont plus à l’honneur à certains siècles qu’à d’autres. Ainsi le thème des offrandes est-il le seul représenté avant le xie siècle. D’autres thèmes n’apparaissent qu’à partir du xiiie siècle, puisés dans l’histoire des deux frères telle que la rapporte la Vulgate ou telle qu’elle se trouve dans les sources midrashiques. Le xiiie siècle se caractérise donc par une diversification de l’iconographie de Caïn et Abel, suivant en cela un mouvement plus général d’amplification des cycles bibliques. Chaque thème possède sa propre évolution chronologique. Le succès particulier au xiie et au xiiie siècles de la scène des offrandes semble s’expliquer par les questions qui agitent la société contemporaine, comme la question de l’hérésie et de la dîme.


Deuxième partie
L’actualisation de la scène des offrandes dans la société médiévale


Chapitre premier
La scène du sacrifice : légitimer la perception de la dîme

L’Église s’appuie sur la scène des offrandes de Caïn et Abel pour légitimer la dîme face aux résistances suscitées par sa perception. L’offrande d’Abel renvoie à la dîme dont on s’acquitte sans résistance, celle de Caïn à la dîme que l’on paye frauduleusement. Caïn est en effet parfois représenté avec une petite gerbe ou avec de l’ivraie, tandis qu’il garde les meilleures gerbes pour lui. La représentation de la scène des offrandes de Caïn et Abel est un moyen pour l’Église de figurer le bon et le mauvais payeur de la dîme.

Chapitre II
La sacralisation de la dîme

L’évolution chronologique particulière des représentations de la scène des offrandes s’explique par la volonté de l’Église de sacraliser une taxation massivement tombée aux mains des laïcs. En effet, la période faste au xiie siècle et au xiiie siècle du thème des offrandes coïncide avec la période de restitution des dîmes détenues par les laïcs. La recherche d’indices iconographiques à l’appui de cette hypothèse n’a débouché sur aucun argument probant. Par exemple, une gerbe de blé comme offrande des deux frères pourrait être a priori un rappel du produit de la dîme, composé en grande partie de blé. Mais l’étude statistique a montré que les représentations où Caïn et Abel offrent chacun une gerbe de blé sont postérieures au xiiie siècle. Le lien entre les offrandes de Caïn et d’Abel est cependant bien attesté dans les textes au Moyen âge. La recrudescence des hérésies à partir du xiie siècle est un autre facteur de l’explosion iconographique de la scène des offrandes à partir de cette période. Caïn représente les hérétiques, exemple à abjurer pour les fidèles, face à l’exaltation du juste Abel, dont l’offrande est agréée. Les questions de la dîme et de l’hérésie sont étroitement liées. En effet, les différentes hérésies rejetaient le ministère de prêtres jugés corrompus et les sacrements. Ce refus de toute médiation de l’Église conduisait les hérétiques à ne pas se soumettre au paiement de la dîme. L’opposition très nette entre ces deux figures bibliques nous amène à étudier en détail la mise en images de la dualité des deux frères.


Troisième partie
Caïn et Abel ou la dualité entre le Bien et le Mal


Chapitre premier
La mise en images de l’opposition entre les deux frères

Caïn et Abel, deux figures diamétralement opposées, incarnent l’opposition entre le bien et le mal. L’antinomie radicale des deux frères est mise en images à travers une multitude de traits iconographiques qui permettent aux artistes de les distinguer. L’étude statistique a permis de les étudier. Chaque élément susceptible d’exprimer la dualité des deux frères a fait l’objet d’un caractère. Leur posture peut être différente, de même que leurs attributs, comme le nimbe pour Abel par exemple ou la présence d’un diable aux côtés de Caïn, qui est l’élément de différentiation maximal entre les deux frères. La combinatoire de ces éléments nous permet de comprendre que des deux thèmes, c’est la scène des offrandes qui associe le plus souvent plusieurs traits iconographiques exprimant la dualité des deux frères. En effet, le meurtre d’Abel ne laisse aucun doute sur la nature malveillante de Caïn, figure repoussoir face à son frère martyr. Mais la dualité très marquée des deux frères n’implique pas une opposition entre l’éleveur et le cultivateur. C’est la qualité morale des deux frères qui l’emporte et qui ne se manifeste donc pas par la nature des offrandes.

Chapitre II
Caïn et Abel ou l’entrée de la conflictualité et de la discorde dans le monde

L’opposition fondamentale entre Caïn et Abel en fait donc des sujets de choix pour illustrer la lutte entre les Vices et les Vertus. À l’honneur dans les traités d’édification morale, ces deux personnages bibliques incarnent le plus souvent l’opposition entre Équité et Félonie, Bienveillance et Envie, Libéralité et Avarice. Certains vices découlent les uns des autres. Ainsi l’envie de Caïn est-elle due à son avarice. Caïn et Abel sont donc deux figures antithétiques et représentent les deux cités opposées, la cité terrestre et la cité céleste telles que les décrit saint Augustin dans la Cité de Dieu. Le meurtre d’Abel, la construction de la cité d’Hénoch sont des thèmes qui attirent l’attention des artistes car ils rendent visible la violence qui règne alors dans le monde après le premier meurtre. L’iconographie de Caïn et d’Abel permet donc de mettre en images le règne de la discorde là où il devait y avoir de l’harmonie. C’est pourquoi le meurtre d’Abel est souvent associé à la représentation de l’arche de Noé dans des miniatures illustrant le livre XV de la Cité de Dieu. Allégorie de l’Église, l’arche de Noé suggère la fraternité spirituelle qui unit les Chrétiens. En contrepoint, le meurtre d’Abel prouve que le lien de parenté entre Caïn et Abel n’empêche pas le fratricide. La parenté charnelle ne suffit pas à assurer la parenté spirituelle qui doit primer sur la première. L’avarice de Caïn n’est pas seulement l’appétit des choses matérielles : ce vice s’oppose fondamentalement à la caritas, qui invite à donner au prochain et à Dieu. C’est précisément ce que Caïn refuse de faire, en évitant de donner généreusement à Dieu. Caïn se soustrait ainsi aux circuits de la caritas. À l’inverse, l’arche de Noé, image de la communauté des Chrétiens, est fondée, comme l’Église en général, sur la caritas.


Quatrième partie
La lecture typologique de l’iconographie de Caïn et Abel


Chapitre premier
Abel, préfigure du Christ

L’histoire de Caïn et Abel a très tôt été vue à travers le prisme de la typologie. Présente dans la liturgie, l’exégèse et les écrits des commentateurs chrétiens, cette lecture imprègne tout le Moyen Âge. Abel préfigure le Christ à plusieurs titres, par sa condition de pasteur, son offrande et sa mort. Le meurtre d’Abel incarne le destin de tous les innocents persécutés, dont le plus illustre est le Christ. C’est pourquoi la scène des offrandes et le meurtre d’Abel illustrent la concordance entre l’Ancien et le Nouveau Testament, sans exclure d’autres thèmes de l’histoire des deux frères. En effet, la maternité d’Ève permet le parallèle entre l’enfance du Christ et l’enfance d’Abel. D’apparition plus tardive, la déploration d’Abel introduit une diversification des thèmes à valeur typologique. Cette lecture des passages relatifs à Caïn et Abel transparaît dans la mise en images de ces thèmes, avec par exemple le rapprochement iconographique entre la déploration du Christ mort et la déploration d’Abel par ses parents.

Chapitre II
Les scènes typologiques de l’histoire de Caïn et Abel les plus fréquentes dans l’iconographie : les offrandes et le meurtre

Les offrandes et le meurtre d’Abel sont les scènes à caractère typologique de l’histoire de Caïn et Abel les plus représentées. Souvent couplées, elles sont souvent insérées dans des programmes iconographiques plus amples, qui mettent en scène la concordance de l’Ancien et du Nouveau Testament. Il n’est pas rare de voir représenté Abel avec son offrande sans Caïn, puisque seul Abel a valeur de préfigure du Christ. Le lien entre le meurtre d’Abel et la mort du Christ transparaît à travers plusieurs éléments iconographiques, comme le sang d’Abel et le choix de l’arme de Caïn.

Chapitre III
Caïn figure de Judas et des Juifs face à Abel, symbole des Chrétiens

Par la faute de Caïn, le sang du juste Abel a coulé, et par la faute de Judas, le sang du Christ a été versé sur la croix. Caïn, figure de Judas et des Juifs, symbolise la Synagogue face à Abel qui signifie l’église. Cette opposition trouve une expression privilégiée dans les Bibles moralisées et le Speculum humanae Salvationis. Les attributs des Juifs dans l’iconographie comme le chapeau pointu ou la barbe se retrouvent dans les représentations de Caïn. En revanche, la chevelure rousse, emblématique de Judas, est très peu fréquente dans l’iconographie de Caïn.


Conclusion

L’histoire de Caïn et Abel relatée dans la Genèse fournit un vivier de thèmes dans lequel ont puisé les artistes au Moyen Âge. Certains épisodes ne sont pas mentionnés dans la Vulgate, sortis de l’imagination des clercs, comme la maternité d’Ève. En effet, l’enfance de Caïn et Abel n’est pas décrite dans ce texte. D’autres sujets sont issus des sources midrashiques, comme la déploration d’Abel mort par ses parents. Ces scènes n’ont ni la même importance dans l’iconographie ni la même évolution chronologique. C’est la scène des offrandes qui inaugure le cycle de Caïn et Abel. Représentée dès l’époque paléochrétienne, elle connaît des débuts timides avant son démarrage massif et brutal à partir de la fin du xie siècle. Jusqu’au xiie siècle, les scènes représentées sont les offrandes et le meurtre dans la majorité des cas, avant l’amplification du cycle à partir du xiiie siècle. De nouveaux thèmes apparaissent alors, comme la naissance de Caïn et d’Abel, les deux frères adultes au travail, l’attitude d’Adam et Ève face à la mort d’Abel, l’exil de Caïn et la construction d’Hénoch. à cette diversification des thèmes s’ajoute la poursuite de l’essor général de l’iconographie de Caïn et Abel jusqu’à la fin du Moyen Âge. L’histoire de Caïn et Abel figure ainsi en bonne place dans le répertoire iconographique chrétien. Le thème des offrandes de Caïn et Abel est polysémique, ce qui explique sa fortune au Moyen Âge. La scène des offrandes se voit réactualisée selon les impératifs du temps. La réflexion des exégètes médiévaux est visible dans l’iconographie de Caïn et Abel, qui est loin de présenter un visage uniforme. En effet, l’étude de notre corpus a mis en lumière l’inventivité des images médiévales, loin de la conception d’un art codifié et stéréotypé. L’examen des images nous a permis de comprendre que certaines représentations pouvaient aller parfois à l’encontre du texte biblique. Ainsi ces images-écarts offrent-elles un exemple de la liberté des images médiévales. L’opposition fondamentale entre les deux frères est un motif récurrent, qui a donné naissance à de nombreuses allégories dans l’exégèse. La dualité de Caïn et Abel s’exprime à travers de multiples tensions. Père de la civilisation, Caïn inaugure la cité des hommes, bâtie sur le cadavre de son frère. Abel préfigure le Christ tandis que Caïn est démonisé. La lecture moralisée de l’histoire de Caïn et Abel y voit l’opposition entre les Juifs et les bons chrétiens. Abel figure de l’Église s’oppose à Caïn, figure de la Synagogue. L’antinomie des deux frères transparaît dans l’iconographie, à travers de nombreux éléments qui différencient Caïn et Abel.


Annexes

Reproductions en couleur des deux cent quarante-deux œuvres du corpus français comportant l’iconographie de Caïn et Abel, selon un classement par support et par zone géographique. — Échantillon de dix œuvres produites hors de France et citées à titre de comparaison. Aperçu de l’iconographie de Caïn et Abel avant le xie siècle à travers une sélection de dix images. L’ensemble de ces reproductions s’accompagne d’une notice abrégée. — Corpus restreint à la scène des offrandes de Caïn et Abel. — Corpus restreint au meurtre d’Abel.